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jeudi 23 avril 2009

Marie Lebrun

Je perds mes livres, je les donne parce qu'on ne me les rend pas et je ne rends pas ceux qu'on me prête, prise de remords je les rachète et je les offre à un autre. Brisons là, un livre tout fourré d'acariens, je ne garde pas. Faites l'expérience de tous les donner. « Han ! Jamais, ô grand dieu jamais ! Les livres, c'est ma vie, c'est le parcours de moi, c'est moi ». Et bien justement, s'en débarrasser, c'est l'occasion de se refaire une petite beauté.
Toutefois, j'ai gardé tous mes Ines Cagnati, mon Barbey d'Aurevilly, celui d'Une vieille maîtresse, je vole les Tennessee Williams chez les gens, je me sens toute petite à côté de Sylvie Germain, j'entasse les Antoine Volodine et les guette du coin de l'oeil, je passe l'aspirateur sur les Giono mais j'ai perdu Regain et jamais lu Le Hussard sur le toit, j'admire Robert Badinter, je tremble avant de recommencer Stig Dagerman, j'anticipe la perte de mémoire en essayant de mémoriser deux vers d'affilé de Saint-John Perse. Je voudrais qu'on me lise des pages entières de Beckett, qu'on me filme L'assassin de Liam O'Flaherty. J'aime bien savoir que le truc gris, sous mon lit, c'est Benacquista qui copine avec Zoé Valdes. J'aime être surprise par une écriture, des mots rares, des feintes qui nous laissent croire qu'on parle familier, qu'on est naïf pour en fait susciter des réflexions qui titillent les angoisses mal oubliées et les réflexions inachevées. J'aime rire mais les clichés, pas du tout. J'aime beaucoup Claude Ponti. 
J'ai étudié des livres mais peu m'ont fait frémir, même si beaucoup m'ont intéressée. J'ai lu des livres d'hommes qui racontaient leur désir d'homme – mais les hommes en papier se froissent. Alors j'ai pensé qu'il existait une littérature de femmes. Mais si une femme écrivait bien, j'oubliais alors qu'elle en était une. Je lis, je lis Gala chez le médecin, je lis les notices des médicaments, leurs effets indésirables. Je compte les lettres dans les mots.
J'ai découvert la littérature pour adolescents. Petits veinards, petites veinardes, serez-vous des adultes plus éclairés après l'avoir parcourue ? 
Je m'appelle Marie Lebrun-Marchal. J'habite en Normandie, à Douvres-la-Délivrande. Je me baigne sur les plages du débarquement mais ça n'a rien a voir.

mardi 14 avril 2009

Christian Marchal, par Marie Lebrun

Autant est-il très vif pour rendre compte d'un livre, autant rédiger quelques lignes le concernant le laisse coi.
Christian.

J'ai donc accepté de témoigner à visage couvert et la voix déformée.
Sa table de nuit ressemble à un gros cube chargé de livres. Au sol, un gros bouquin sur Bob Dylan chevauche des nouvelles de Sciascia.
Dumas est vautré sur un livre intitulé Les Jésuites, lequel est adossé à Salman Rushdie.
Au-dessous, écrasé par l'autobiographie d'Evguénia Guinzboroug et ses témoignages sur les camps d'URSS, un livre sur Churchill (on voit son visage sur la couverture), lequel jette un regard torve sur les commissaires alcooliques anonymes des polars le jouxtant.
Il les aime ses commissaires : le Dave Robicheaux de  James Lee Burke en tête, Le Montalbano de Camilleri, mais plus que tout, plus que  la douceur angevine, le voleur Dortmunder de Westlake.
Je vois Christian qui pouffe de rire dans son lit.
Il a des lubies, ce lecteur, et il leur est fidèle. Jadis il s'est fortement intéressé à l'histoire des virus en lisant un livre de Mirko Grmek. Alors on n'est guère étonné de le retrouver dix ans plus tard avec Vérole, cancer et cie de Lambert dans ses mains. Il est aussi passionné d'histoire, les Cathares, les années 70, l'époque romaine... Fou de mythes, il s'émeut encore de la mort d'Hector.
Mais le spectacle le plus étonnant, c'est lorsqu'il ressort Cent ans de solitude et qu'il récite «Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendia …. » qu'il connaît par coeur. Ce sont les rares moments où il est sérieux. La relecture est cyclique chez lui. Un lustre et il  relit. Dumas par exemple. Je l'ai vu relire une série de Zola. Peut-être les faibles fois où son moral tourné vers le rire a vacillé. Voilà pourquoi pas loin de lui traînent Perec et Queneau. Les jeux littéraires l'enchantent et il les pratique, jubilation.
Et puis, il a ses petits jardins secrets, des livres qu'il lit en cachette. Je suis tombée sur l'un d'entre eux, sans fouiller : La crise, pourquoi en est-on arrivé là ? Mais la pudeur me prend.

Christian Marchal habite à Douvres-la Délivrande et dans sa voiture il écoute en boucle les Rolling Stones et rit du sourire de Shane Mc Gowan.

 

Ses auteurs de chevet :

mercredi 31 décembre 2008

Star-crossed lovers de Mikaël Ollivier, 2002.

A partir de 14 ans.

Mikaël Ollivier a publié des livres pour adultes, notamment Trois souris aveugles, roman à suspens. Il a beaucoup écrit pour les adolescents. De genres très variés : policier, Science-fiction ou encore romans intimistes, ses textes ont en commun d'aborder les relations familiales ou amicales avec profondeur et intensité.

Les adolescents, ils voient des films pornos et violents, tout le temps, et ils sont méchants. Autrefois, les jeunes, ils ...
Autrefois, il y a avait Shakespeare pour leur parler d'amour, aujourd'hui, il y a Mikaël Ollivier. Et vlan pour les autres.


Roméo aime Juliette. Clara aime Guillaume. Et l'inverse. On a bien eu le film de Luhrmann avec Di Caprio pour se rendre compte que cette histoire trouble encore les esprits. La jeunesse y est festive, le contexte est violent; ce que vous lirez dans Star-crossed lovers vous le rappellera mais à notre époque.
Oh, pas la violence-des-banlieues, mais celle du licenciement. Clara, c'est la fille d'un syndicaliste en colère contre le PDG de l'usine, lequel compte licencier ses ouvriers. Guillaume, c'est le fils d'un PDG d'usine.
Demandons à une adolescente : “Tu tombes amoureuse d'un garçon d'un autre milieu social que le tien, ça te semble possible ?”
Ton portable contre des galets peints qu'elle répond : “Evident, si je l'aime !”.
Mikael Ollivier répond avec justesse à cette question avec d'autres questions : quel adolescent sait affronter l'opposition d'un père ? Quel adolescent envisage sereinement le premier rapport amoureux ?
Lire les très belles pages sur la peur de la première fois.

Pour adolescents méchants et amoureux.

Star-crossed lovers est publié par les éditions Thierry Magnier

mardi 30 décembre 2008

Virus L.I.V. 3 ou la mort des livres de Christian Grenier

A partir de 11 ans.  Science-fiction.

Christian Grenier est né en 1945. Il est l'auteur de nombreux ouvrages notamment de polars informatiques, avec les Enquêtes de Logicielle ou encore l'Ordinatueur.

XXIIème siècle - Allis communique sur le web avec Mondaye.
Elle a écrit un livre qui va être primé par la République des Lettres, un gouvernement qui a imposé la lecture des livres papiers et interdit l'ordinateur.
Mondaye est une “zappeuse”, donc hors la loi. Pourtant leurs échanges les ont liées dans une relation bien plus forte qu'elles ne le soupçonnent.

Si le roman ne s'en tenait qu'à l'opposition entre livres papier et ordinateur, ce serait inintéressant.
Quoique ... quand c'est l'état qui interdit une forme d'expression difficile à censurer, cela incite à la réflexion. Mais l'histoire est pleine d'attraits. On côtoie des êtres qui ont le torse incrusté d'un écran et un ordinateur implanté à l'intérieur du cerveau.
Mignon.
Et si tu ne prends pas avec ces joyaux de la science-fiction, il te reste le suspens. Un virus détruit les romans et c'est le lecteur qui le propage. Alors l'intrigue se resserre sur les coupables. ça marche, ça marche même très bien.

Prévoir de se lever tard le lendemain.

Virus L.I.V. 3 ou la mort des livres est édité par le livre de poche jeunesse.

mardi 23 décembre 2008

Terry pratchett, Gnomes.

A partir de 15 ans. Pas avant, le texte qui suit ne le laisse pas deviner mais ce roman est plein de subtilités.

Ils viennent de je-ne-sais-où et cherchent à y retourner. Voilà pour la trame. Lumière et vaisseau, voilà pour la science-fiction. (Voir le début de la Rencontre du troisième type). Les gnomes sont de petites créatures qui vivent en collectivité. Une poignée des gnomes de la campagne, guidée par le « Truc », je n'ai pas le temps d'expliquer, va retrouver ceux de la ville qui ont élu domicile dans un grand magasin. Ne pas manquer les conversations où chacun cherche à avoir raison, (vous reconnaîtrez un ami, ou vous-même), ne pas manquer la visite du magasin par les gnomes-péquenots ni le démarrage d'un camion par ces mêmes gnomes, ingénieux toutefois, mais ignorants des codes de la route (sachant qu'un gnome fait 20 centimètres, comment voyez-vous le démarrage du véhicule ?) Les uns se concertent pour découvrir le monde alors que ceux du grand magasin restent figés dans une organisation immuable*, qui repose sur le pouvoir d'un chef tout puissant.

On pouffe de rire. Certains individus se comportent en gourou indiscutable et sacralisé, en abbé tout puissant, d'autres s'organisent en force militaire alors que les moins que rien sont relégués dans les bas-fonds du magasin. Ce roman confronte ces différentes tyrannies afin de donner la part belle à la connaissance. C'est ce que Masklinn et Grimma, couple gnome classique, vont développer, conscients que par le savoir, ils avanceront.

Le roman rappelle que la liberté se paie à coups de désagréments et à coups de dangers mais qu'elle est bien préférable à la soumission d'un chef absolu et menteur. De l'aventure, de la réflexion et du rire. What else ?

* voir dictionnaire. T'as qu'à lire plus.

éditions Flammarion Jeunesse

mardi 16 décembre 2008

La huitième couleur de Terry Pratchett

Terry Pratchett est un très grand humoriste anglais. Il est né en 1948. Il parodie entre autres, dans La face obscure du soleil, L'univers connu de Niven. A partir de 1983, il publie le premier roman de la série du Disque-Monde, pastiche de Tolkien, entre autres.


Tavernes de brigands, bagarres à tous les étages, trolls convoqués et barbares en piste : bienvenu dans le monde crapuleux d'Ankh-Morpok. Mettez-y un touriste fraîchement débarqué et réjoui par tant de festivités, avec sa boîte noire autour du cou qui abrite un petit personne chargé de prendre les photos. Mais si riche, le touriste ! Alors avec son coffre chargé d'or qui le suit partout avec ses petites pattes, vous comprendrez qu'il lui faut un garde du corps, au touriste Deuxfleurs.
Mission accomplie : c'est pour le mage Rincevent, peureux et doté d'un pouvoir sortilège qui lui a sauté dessus sans prévenir.
Et les voilà qui fuient. Des montagnes que survolent les dragons imaginés (dès que son cavalier cesse d'y penser, pschiit ! le dragon disparaît et lui, il s'écrase), de l'avion contemporain en passant par les bords du demi-disque du monde, les péripéties se suivent de manière rocambolesque. Rincevent et Deuxfleurs échappent aux dangers et c'est honteux comme Prachett se moque de nous : c'est n'importe quoi, exagéré et farfelu.
C'est Prachnett. La huitième couleur est une parodie de fantasy, une somme d'exagérations pour rire - on rit souvent - et une kyrielle* d'aventures.

Pour adolescents ou jeunes prêts à tomber dans la dolescence, qui aiment la fantasy et ricaner. Pour adulte aussi ...

22 tomes se suivent.


*kyrielle : voir dictionnaire:-)

Éditeur: l'atalante

mardi 16 septembre 2008

Léonora Miano, Contours du jour qui vient, (2006)

Couverture du livre de Léonora Miano, Contours du jour qui vient, (2006)L'auteure est née en 1973 à Douala, au Cameroun.
Elle vit en France depuis 1991. Elle a publié L'intérieur de la nuit en 2005.
Son dernier roman, Tels des astres éteints est paru en 2008.

Musango est une petite fille de huit ans qui vit au Mboasu, en Afrique équatoriale. Les coups, la rudesse et les humiliations infligés par sa mère finissent avec son abandon, dans la rue. Commence l'errance dans une ville détruite par la guerre où la narratrice est livrée à la misère et au spectacle de la violence.

Vendue, elle accomplit ses tâches d'esclave et assiste au départ des filles pour “l'Europe”. Dans ce climat de destruction, on cherche des boucs émissaires et on les trouve dans les personnes les plus fragiles, on se raccroche aux superstitions sous prétexte qu'elles seraient la tradition.
La réflexion sur l'identité en péril d'un pays ravagé par la violence est prenante. Elle accompagne la quête de la petite Musango qui parle à cette mère qu'elle cherche et les deux parcours se nouent.

On voudrait juste écouter ce que nous dit une écrivaine africaine sur l'avenir d'une Afrique : les espoirs qu'elle nourrit et l'exhortation qu'elle lance avec force à prendre en main cet avenir.
Je ne connais pas l'Afrique et je ne peux que tendre l'oreille. Mais tout en fouinant dans les décombres d'un pays pour y trouver les moyens de se relever ou dans l'insupportable souffrance de l'enfant, l'auteure titille la conscience la plus encline à se recroqueviller.
On redresse le dos quand on lit ce livre tant il suscite le respect pour la pensée qui s'y déploie minutieusement. Et pour toutes les femmes qui ont du souci avec leur mère, ce livre est conseillé - (pas nous, môman).

Un très beau livre.


Éditeur: Plon

jeudi 11 septembre 2008

Etgar Keret, Crise d'asthme, 1994.

Couverture du livre de Etgar Keret, Crise d'asthmeEtgar Keret est un écrivain israélien, né à Tel-Aviv en 1967. Il dit que la nouvelle l'a choisi. Mais il est aussi scénariste de bande-dessinée et réalisateur. Quelques titres : "Pipelines", "Un homme sans tête et autres nouvelles".

Un magicien qui sort de son chapeau une tête de lapin tranchée.
Un fils qui offre une brosse dorée à son père pour qu'il se nettoie le nombril.
Un gars qui traverserait les murs pour sa copine.
Un homme qui sort de la synagogue et qui attend d'être à la maison pour frapper à mort sa femme.
Un amoureux qui est avec Ronnie depuis six mois et qui voudrait qu'elle retire sa chemise.

“Crise d'asthme”, ce sont quarante-huit récits très courts. Ce sont des petites nouvelles à chute. La définition est inexacte : “nouvelles à chutes” serait plus juste. Les textes sont bel et bien courts mais heurtants et dérangeants alors la chute, elle vous guette constamment. Notez, ça donne un temps de lecture plus long, le temps de se ramasser, de se relever et de poursuivre à pas de velours, comme on avancerait sur un terrain miné. Les personnages ont des envies de tuer ou des rêves d'amour, ce n'est pas nouveau. Ce qui l'est, c'est de parvenir à nous donner l'illusion que l'ahurissant est normal et la réalité plus bizarre que le rêve des personnages. Tantôt extravagantes, tantôt étranges, fantastiques ou humoristiques, les situations déjouent l'attente du lecteur. On pourrait s'agacer d'être ainsi désarçonné. Et bien non. Keret racle au plus près du sentiment. Il le dépouille du non sens de l'existence et vous le rend à vif.
Si je le connaissais, Keret, je lui dirais : “Arrête, Edgar, t'es pas drôle”.
Et je le relirais.

Éditeur: Actes Sud, collection Babel

mardi 17 juin 2008

Sobibor de Jean Molla

Conseil de lecture: Sobibor de Jean Molla Jean Molla est né en 1958 au Maroc. Il fait des études de lettres puis, par hasard, des études de tourisme.
Après s'être livré aux abeilles en tant qu'apiculteur, après avoir enseigné la guitare classique et avoir été guide dans un musée, il est aujourd'hui professeur de lettres à Poitiers.
En 2000, il commence à écrire et il eut bien raison. Il écrit pour les enfants et pour les adolescents.
Plus de vingt ouvrages de Jean Molla vous attendent. C'est en 2003 qu'il publie Sobibor.

Emma se fait vomir. Jean Molla ne nous épargne aucun détail. Emma, les deux doigts enfoncés dans la gorge et ce qui suit. Pourquoi la jeune fille fait-elle subir à son corps ce calvaire ?
Emma se raconte et sa réflexion est sans apitoiement.
Mais pourquoi garde-t-elle sa souffrance pour elle ?
Ce roman s'appelle Sobibor. Sobibor est le nom de ce village de Pologne tragiquement célèbre pour les 250 000 Juifs exterminés par les nazis en 1942 et en 1943. Alors comment l'histoire d'Emma rejoint-elle cette insupportable période de l'histoire?
Ce roman est un acte de mémoire. Pas d'euphémismes mais des interrogations âpres sur la responsabilité. Sobibor est un roman qui prend aux tripes et ce n'est pas un jeu de mots.

Un livre bouleversant qui s'adresse aux adolescents mais aussi aux adultes qui auraient aimé qu'on leur parle sans détours à 15 ans.
à partir de 13 ans

Gallimard Jeunesse, collection Scripto

mardi 10 juin 2008

Un été prodigue de Barbara Kingsolver (mars 2002)

Conseil de lecture: Un été prodigue de Barbara Kingsolver (mars 2002)Barbara Kingsolver est née en 1955 dans le Kentucky. Ses récits sont nourris d'une connaissance passionnée des Appalaches et celle de sujets comme l'agriculture ou la communauté indienne.
Un été prodigue est traduit par Guillemette Belleteste.

Un été prodigue raconte l'été de trois femmes. Les récits consacrés à chacune d'entre elles alternent.

Deanna est garde forestier et protège les animaux de la forêt. Elle sait tout de leurs comportements et s'en imprègne alors elle ne voit pas arriver d'un bon oeil le beau chasseur.
Lusa, elle, a beaucoup étudié la biologie et se retrouve dans la maison de la belle-famille.
Quant à Nannie Rawley qui va sur ses quatre-vingts ans, elle est observée par son sévère et grincheux contemporain de voisin.

Ce monde féminin est sans cliché. Point des baroudeuses, point de pâles copies d'hommes à la conquête de l'ouest.
D'ailleurs, elles y sont déjà à l'ouest.
Non qu'elles soient coupées de la société puisqu'elles mènent des activités professionnelles qui les passionnent mais elles se tiennent en marge des attentes qu'une société a de la femme. Ces personnages n'ont pas à se déplacer pour conquérir leur liberté - c'est sur place que chacune doit éclater ses carcans :
Deanna et ses principes d'indépendance, Lusa et le regard de sa belle-famille. Ces femmes se démènent avec leur désir. Mais il y a bien un moment où le mâle est là qui rôde (hou) et qui pourrait bien satisfaire ce désir. Un homme, oui, mais la liberté, qu'est ce que tu en fais ? On voudrait tant que ce soit une évidence cette liberté gagnée par Deanna. Or Kingsolver nous immerge dans la réflexion parfois tourmentée de ses personnages comme si aux abords du bien-être, elles étaient capables, toutes seules, de le fragiliser.
A aucun moment le ton n'est vindicatif. La force de ce roman est de nous transmettre un sentiment de plénitude, comme un éblouissement en haut de la montagne des Appalaches. Il est question de désir sexuel et de sensualité alors il n'y a pas de quoi s'énerver. Et puis, qu'il est rare de lire le regard d'une femme qui désire.
Va m'en trouver des livres qui t'invitent à ce point de vue. Peut-être madame de Rênal, page 16, dans Le Rouge et le Noir. C'est un livre qui apprend des choses sur les papillons, les coyotes et les pommes. L'écriture est profuse et rythmée. Les dialogues sont amusants et Kinsolver pratique l'autodérision à merveille. Soucieuse de détails, l'auteur écrit à la loupe. On suit docilement parce qu'il y a des tas de choses à apprendre. Elle se nourrit de préoccupations contemporaines, des conflits entre utilisateurs de pesticides et garants de l'équilibre écologique. Quand elle arrête sa narration, elle mêle à ses descriptions des informations passionnantes sur le fonctionnement du champignon, de l'oiseau et du coyote et rebondit en soumettant ses personnages à des interrogations sur les règles archaïques des comportements humains. On sort épanouie de la lecture de ce roman. On n'est pas des bêtes tout de même. Et bien des fois, on a bien envie.

Et si alors que vous lisez ce livre, vous êtes dérangé(e) par un bourdonnant coléoptère, je vous en prie, évitez de prendre Un été prodigue pour l'écraser, observez la bête plutôt. Peut-être est-ce votre sexualité qui est en jeu.

Éditeur: Rivages

jeudi 15 mai 2008

Fils de personne de Roberto Alajmo (2007)

Conseil de lecture: Fils de personne de Roberto Alajmo (2007)Roberto Alajmo est un auteur sicilien né à Palerme en 1959. Il publie des récits et des comédies. Les romans Un cœur de mère et Fils de personne tous deux traduits par Danièle Valin, ont été publiés en 2005 et en 2007 en France.
Attention au premier, débarrassez-vous de votre cœur de mère pour le lire. Moi, on ne m'avait pas prévenue.

Quant à Fils de personne, il y a des débuts de roman qu'on n'oublie pas. Celui-là commence avec une famille de siciliens dans un quartier populaire de Palerme.
Le père de Tancredi a été tué et le jeune homme s'est enfermé dans les toilettes alors que de l'autre côté de la porte est allongé le macchabée. Les Ciraulo offrent un spectacle animé et amusant, entre la grand-mère, la rude mémé Rosa, Loredana la mère qui pleure, le grand-père trop docile et Masino le neveu rusé. Et le père ! Nicola est mort - paix à son âme - mais lors d'une enfilade de retours en arrière, le lecteur fait connaissance avec ce père burlesque. Plus qu'un père de famille, c'est un chef, tenace lorsqu'il s'agit de récupérer de l'argent notamment celui de la mort de leur fille, victime de la mafia. Et comme ces chefs qui ont toujours raison mais qu'on floue, il est ridicule.
Fils de personne repose sur une énigme. Tancredi a-t-il vraiment tué son père ? Faut voir. Avant de le dire, Roberto Alajmo mène une narration complexe en revenant sur le passé des personnages. Que ces séquences nous donnent des clefs pour mieux comprendre les agissements des personnages, c'est bien possible. A moins qu'elles ne servent à renforcer le comique de cette famille empêtrée dans le fonctionnement de la société ? C'est bien possible aussi. Les grèves, la débrouille, la justice, la mafia et la pauvreté sont de la partie. Rions avec les Siciliens. Toutefois elles n'ont pas la seule vertu de dessiner un décor réaliste, elles nuancent la bouffonnerie des personnages. Un bouffon sans décor est amusant, c'est guignol, mais un bouffon sur fond de mafia, c'est grinçant.
Et puis, il y a Tancredi. Il reste le personnage principal. Un simple, en tout cas un ordinaire incapable de se débrouiller. Roberto Alajmo lui réserve un traitement particulier. Il l'isole comme l'est le personnage. Le point de vue de Tancredi interroge ingénument le comportement des membres de la sacrée famille à son égard. Elle est comme cela l'écriture d'Alajmo : elle feint la candeur sans nous laisser idiot trop longtemps car il nous appartient de recoller les morceaux du récit pour faire la lumière sur l'affaire.

Ne pas perdre la face, ne pas perdre de fric. Roberto Alajmo nous rend témoin d'un cynique cheminement. On ne rit pas à gorge déployée en lisant ce roman, on jubile à lire l'art de tourner en dérision des comportements de salauds.

mercredi 30 avril 2008

Nullarbor de David Fauquemberg (2007)

Conseil de lecture: Nullarbor de David Fauquemberg (2007)Ecrivain et traducteur, David Fauquemberg a 34 ans. En 1998, il enseigne quelques mois la philosophie avant de prendre la tangente.
Il part en Australie pendant plus de deux ans. Un périple tragique dans l'ouest australien lui a inspiré son premier récit Nullarbor.
De retour en France, il devient critique de théâtre, auteur de guides chez Gallimard et Dakota, et enfin traducteur littéraire – notamment James Meek.
Il travaille actuellement sur un second roman, qui se déroule à Cuba et dont le thème central est la boxe.

Nullarbor est un récit de voyage.
Et voilà qu'on vous l'offre. Merci bien.
Si c'est pour regarder rouler les grosses vagues enveloppantes des plages australiennes, si c'est pour voir des kangourous regarder des surfeurs, merci bien.
Laissons s'écraser les grosses vagues bleues, se ramasser les hommes en combinaison et remercions David Fauquemberg pour ce voyage imprévu.
Après deux années passées à Melbourne, « fauché, la rage au ventre », le narrateur s'en va vers l'Ouest, traverse la Nullarbor, la « plaine sans arbre », direction Perth, puis Fremantle, Broome, Wreck Point.
Nullarbor est un récit captivant.
Aux premiers pas, la narration est simple. Mais ce n'est qu'apparence. Certes, les phrases brèves et le passé composé rendent le pas tranquille.
Le narrateur va de rencontre en rencontre, avec Adam, personnage déroutant, dans sa vieille guimbarde qui manque de rendre l'âme d'un moment à l'autre, avec des voyageurs surgis de nulle part et allant je ne sais où, avec Bruce, Curt et Greta, aux côtés desquels le narrateur, lors d'une pêche aux thons, devient témoin d'un carnage écoeurant. Puis on avance et on se rend compte que la violence sourd. Les dangers grondent que ce soit dans la mer, dans les terres ou dans la lagune où serpents et crocodiles se cachent. Nullarbor est le récit d'un enlisement. Pourtant l'homme s'y risque. Mais comme il a du mal à agir sans causer, il cause.
Et c'est certainement là qu'est la force de ce récit : dans la gouaille des conversations improvisées et des histoires racontées mêlée à la clarté des très belles descriptions. La parole agit comme un charme et nous happe comme savent le faire les contes.
Gare ! A peine est-on arrivé sur la frontière de l'Australie-Occidentale avec Adam qu'il est trop tard , on est pris.

David Fauquemberg est un narrateur discret et pudique, un gars qui ne parle pas de lui et qui mérite d'être rencontré à la lecture de ce très beau livre.

jeudi 17 avril 2008

Songes de Mevlido d'Antoine Volodine (2007)

 Songes de Mevlido d'Antoine Volodine (2007)Ce que redoute Mevlido, c'est le moment où il doit faire son autocritique devant les membres du Parti ou bien parler de lui lors de son analyse. On voit bien qu'il n'a pas eu à rendre compte du roman de son créateur, Songes de Mevlido, parce que ça, c'est redoutable.
Pourtant la trame narrative est praticable. Elle offre même le palpitant du roman d'espionnage politique. Mevlido est membre de l'Organe, lequel lui impose une mission. Mevlido renaît dans la peau d'un flic. On comprend qu'il sue, on comprend qu'il se vide. C'est un temps à venir, après guerre et destruction de l'humanité, c'est le cerveau d'un homme qui a perdu la femme aimée, Verena Becker, massacrée par des enfants-soldats. Commence alors le parcours chaotique du bonhomme à la recherche de l'enfant-soldat ; il se fait dans le songe, entre réalité et rêve. Les lieux et les pensées se superposent, labyrinthe boueux et nauséabond, au sol jonché de junkies et de cadavres, survolé d'oiseaux inquiétants.
Les personnages sont attachants mais échappent à Mevlido qui veut les étreindre mais comme dans les rêves, on n' y arrive pas. Le plaisir de la lecture de ce livre découle du jeu subtil qui consiste à reccoler les morceaux de souvenirs .
On aime guetter le narrateur à la première personne quand enfin Mevlido semble trouver la lumière pour sortir de ce bourbier. On assiste à la construction d'un "je", qui, bien que commandité, télécommandé et cerné par le carcan du pouvoir, est désireux de trouver quelque chose.

Il est fortiche ce Volodine parce qu'il ne raconte pas un rêve mais il parvient à faire le plus difficile : suggérer cette atmosphère qui vous colle à l'esprit quand le rêve est pourtant fini et qu'il vous laisse des éclats de sens.
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