L’Avalée des avalés (1966). Réjean Ducharme.Premier roman de l'écrivain québécois dont personne ne sait rien, si ce n'est qu'il est né en août 1941 à Saint Félix-de-Valois.
Auteur de huit autres romans, de pièces de théâtre, de quelques chansons et de deux scénarios, il est aussi sculpteur et vit caché depuis quatre décennies.

On plonge avec la première phrase.
“Tout m’avale”, déclare Bérénice Einberg, enfant à l’autorité d’adulte, obstinée comme il faudrait toujours l’être à défendre le viscéral.
On plonge et on sort de l’eau 300 pages plus tard, malmené par les mots jubilatoires et implacables de la gamine qui vitupère. Accoutrée de son nihilisme démesuré, de son insatiabilité virale, de sa générosité acide, elle vous rappelle à l’ordre, vous précède, vous talonne, vous encercle, ne vous laisse pas respirer.
Réjean Ducharme ne dompte pas la langue, il l’invente. Il la refabrique et l’extrapole, pour le plaisir du jeu et la précision du sens. Déguisés en air de rien, les mots désadaptés vont direct là où ça vit et injectent leur volonté en intraveineuse.
Entre les lignes, contorsionnés, débordant de partout, il y a la solitude insensée, l’entêtement vertigineux, les rires pour poursuivre, et une tendresse monumentale, qui assène son évidence jusqu’à ce qu’on en presque crève.

Ce n'est pas forcément simple à lire, les mots en cascade vous emportent dans leur flot ou vous laissent sur le bord. Entre roman et poésie, ce livre peut emmener très loin, mais il faut accepter de ne pas lui résister.