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jeudi 16 octobre 2008

Trois chevaux, Erri de Luca, 1999.

Couverture du livre Trois chevaux de Erri de Luca, 1999. C’est un homme assis à une table de café, qui lit. Des livres d’occasion. Il est jardinier et il sait, pertinemment. Il est au bord, tout le temps. Au bord des mots, du romantisme, du plaisir, du gouffre. Il semble n’y tomber jamais. Ou plutôt, il a du déjà y tomber complètement. C’est pour cela qu’il sait, sans doute, et qu’il parle peu. Il est rescapé, dur comme un roc érodé, ancré. Il frôle, seulement, la vie des autres. La sienne est marquée, déjà, alors il pense comme ses arbres, silencieusement. Il y a dans ses méandres un fatalisme presque total, qui par instants se laisse ébrécher, si la chaleur d’un corps en vie s’y emploie avec assez d’insistance.
Comme l’homme, Erri de Luca reste au bord. A chaque phrase, il risque de glisser dans quelque tentation de littérature trop aisée. Cheesie, peut-être, diraient les Américains. Et puis non. Il retient tout, juste avant la chute. La dictature argentine s’immisce entre les doigts calleux du planteur et teinte le présent d’indélébiles fantômes, obstinément là, jamais vraiment dits. La femme jeune, presque évidente, s’effeuille par éraflures. Les tauliers d’où qu’ils soient partagent sans épanchements. Il y a des traces de coups de feu, des éclats de sérénité, des impacts de fuites. Reste en suspens une densité trouble, un peu amère. Et des images, nombreuses, comme si on les avait vraiment vues. On ne sait plus très bien, à la fin, si elles sont anxiogènes, apaisantes, ou ensorceleuses.

Erri de Luca n’est pas Argentin, mais il pourrait. Il est né à Naples en 1950, on dit qu’il vit désormais prés de Rome. La plupart du temps, il écrit des romans.


Éditeur: Gallimard

jeudi 15 mai 2008

Fils de personne de Roberto Alajmo (2007)

Conseil de lecture: Fils de personne de Roberto Alajmo (2007)Roberto Alajmo est un auteur sicilien né à Palerme en 1959. Il publie des récits et des comédies. Les romans Un cœur de mère et Fils de personne tous deux traduits par Danièle Valin, ont été publiés en 2005 et en 2007 en France.
Attention au premier, débarrassez-vous de votre cœur de mère pour le lire. Moi, on ne m'avait pas prévenue.

Quant à Fils de personne, il y a des débuts de roman qu'on n'oublie pas. Celui-là commence avec une famille de siciliens dans un quartier populaire de Palerme.
Le père de Tancredi a été tué et le jeune homme s'est enfermé dans les toilettes alors que de l'autre côté de la porte est allongé le macchabée. Les Ciraulo offrent un spectacle animé et amusant, entre la grand-mère, la rude mémé Rosa, Loredana la mère qui pleure, le grand-père trop docile et Masino le neveu rusé. Et le père ! Nicola est mort - paix à son âme - mais lors d'une enfilade de retours en arrière, le lecteur fait connaissance avec ce père burlesque. Plus qu'un père de famille, c'est un chef, tenace lorsqu'il s'agit de récupérer de l'argent notamment celui de la mort de leur fille, victime de la mafia. Et comme ces chefs qui ont toujours raison mais qu'on floue, il est ridicule.
Fils de personne repose sur une énigme. Tancredi a-t-il vraiment tué son père ? Faut voir. Avant de le dire, Roberto Alajmo mène une narration complexe en revenant sur le passé des personnages. Que ces séquences nous donnent des clefs pour mieux comprendre les agissements des personnages, c'est bien possible. A moins qu'elles ne servent à renforcer le comique de cette famille empêtrée dans le fonctionnement de la société ? C'est bien possible aussi. Les grèves, la débrouille, la justice, la mafia et la pauvreté sont de la partie. Rions avec les Siciliens. Toutefois elles n'ont pas la seule vertu de dessiner un décor réaliste, elles nuancent la bouffonnerie des personnages. Un bouffon sans décor est amusant, c'est guignol, mais un bouffon sur fond de mafia, c'est grinçant.
Et puis, il y a Tancredi. Il reste le personnage principal. Un simple, en tout cas un ordinaire incapable de se débrouiller. Roberto Alajmo lui réserve un traitement particulier. Il l'isole comme l'est le personnage. Le point de vue de Tancredi interroge ingénument le comportement des membres de la sacrée famille à son égard. Elle est comme cela l'écriture d'Alajmo : elle feint la candeur sans nous laisser idiot trop longtemps car il nous appartient de recoller les morceaux du récit pour faire la lumière sur l'affaire.

Ne pas perdre la face, ne pas perdre de fric. Roberto Alajmo nous rend témoin d'un cynique cheminement. On ne rit pas à gorge déployée en lisant ce roman, on jubile à lire l'art de tourner en dérision des comportements de salauds.
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