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jeudi 19 juin 2008

Drama City, de George P. Pelecanos (2005)

Conseil de lecture: Drama City de George P. PelecanosGeorges P. Pelecanos est né en 1957 à Washington et vit a Silver Spring, dans la banlieue de la ville. Après des études de cinéma, il exerce plusieurs métiers avant de franchir le pas et ne vit plus aujourd'hui que de sa plume. Il a publié plus d'une douzaine de romans, et collabore régulièrement avec plusieurs journaux de sa ville.

Washington toujours. Le personnage récurrent de Pelecanos, c'est cette ville. Dans celui-la, pas de privé, personnage habituel de ses livres. Il fera juste une apparition au début du roman quand Lorenzo Brown le croisera en promenant son chien. Lorenzo Brown, que nous suivons tout au long de Drama City. Ancien taulard en liberté conditionnelle, il travaille pour la "humane society", qui s'occupe de contrôler les conditions de vie des animaux à Washington.

J'ai eu quelques difficultés à entrer dans ce livre, avec parfois l'impression que le traducteur avait lui aussi du mal. Puis le rythme prend, et il m'a emporté, comme d'habitude avec cet auteur.
Il flirte souvent avec les limites, mais réussi à les tangenter. Ce livre pourrait être un conte moral un peu naïf et complaisant, mais il ne l'est pas. Il pourrait être vulgaire, mais ne l'est pas non plus. Culturellement très américain, il nous parle de voitures, d'armes, de gang, de musique et de combats de chiens.
Mais il est loin de se limiter à cela. Nous partageons les doutes qui habitent ses personnages, et nous suivons leurs histoires, qui se croisent et s'influencent.

Polar sans enquêteur ni quête, c'est le récit très réussi d'une certaine réalité américaine.

Éditeur: Seuil

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mardi 10 juin 2008

Un été prodigue de Barbara Kingsolver (mars 2002)

Conseil de lecture: Un été prodigue de Barbara Kingsolver (mars 2002)Barbara Kingsolver est née en 1955 dans le Kentucky. Ses récits sont nourris d'une connaissance passionnée des Appalaches et celle de sujets comme l'agriculture ou la communauté indienne.
Un été prodigue est traduit par Guillemette Belleteste.

Un été prodigue raconte l'été de trois femmes. Les récits consacrés à chacune d'entre elles alternent.

Deanna est garde forestier et protège les animaux de la forêt. Elle sait tout de leurs comportements et s'en imprègne alors elle ne voit pas arriver d'un bon oeil le beau chasseur.
Lusa, elle, a beaucoup étudié la biologie et se retrouve dans la maison de la belle-famille.
Quant à Nannie Rawley qui va sur ses quatre-vingts ans, elle est observée par son sévère et grincheux contemporain de voisin.

Ce monde féminin est sans cliché. Point des baroudeuses, point de pâles copies d'hommes à la conquête de l'ouest.
D'ailleurs, elles y sont déjà à l'ouest.
Non qu'elles soient coupées de la société puisqu'elles mènent des activités professionnelles qui les passionnent mais elles se tiennent en marge des attentes qu'une société a de la femme. Ces personnages n'ont pas à se déplacer pour conquérir leur liberté - c'est sur place que chacune doit éclater ses carcans :
Deanna et ses principes d'indépendance, Lusa et le regard de sa belle-famille. Ces femmes se démènent avec leur désir. Mais il y a bien un moment où le mâle est là qui rôde (hou) et qui pourrait bien satisfaire ce désir. Un homme, oui, mais la liberté, qu'est ce que tu en fais ? On voudrait tant que ce soit une évidence cette liberté gagnée par Deanna. Or Kingsolver nous immerge dans la réflexion parfois tourmentée de ses personnages comme si aux abords du bien-être, elles étaient capables, toutes seules, de le fragiliser.
A aucun moment le ton n'est vindicatif. La force de ce roman est de nous transmettre un sentiment de plénitude, comme un éblouissement en haut de la montagne des Appalaches. Il est question de désir sexuel et de sensualité alors il n'y a pas de quoi s'énerver. Et puis, qu'il est rare de lire le regard d'une femme qui désire.
Va m'en trouver des livres qui t'invitent à ce point de vue. Peut-être madame de Rênal, page 16, dans Le Rouge et le Noir. C'est un livre qui apprend des choses sur les papillons, les coyotes et les pommes. L'écriture est profuse et rythmée. Les dialogues sont amusants et Kinsolver pratique l'autodérision à merveille. Soucieuse de détails, l'auteur écrit à la loupe. On suit docilement parce qu'il y a des tas de choses à apprendre. Elle se nourrit de préoccupations contemporaines, des conflits entre utilisateurs de pesticides et garants de l'équilibre écologique. Quand elle arrête sa narration, elle mêle à ses descriptions des informations passionnantes sur le fonctionnement du champignon, de l'oiseau et du coyote et rebondit en soumettant ses personnages à des interrogations sur les règles archaïques des comportements humains. On sort épanouie de la lecture de ce roman. On n'est pas des bêtes tout de même. Et bien des fois, on a bien envie.

Et si alors que vous lisez ce livre, vous êtes dérangé(e) par un bourdonnant coléoptère, je vous en prie, évitez de prendre Un été prodigue pour l'écraser, observez la bête plutôt. Peut-être est-ce votre sexualité qui est en jeu.

Éditeur: Rivages

jeudi 22 mai 2008

A la vitesse de la lumière, de Javier Cercas (2006)

Conseil de lecture : A la vitesse de la lumière, de Javier Cercas (2006)Javier Cercas, écrivain espagnol, est né en 1962 à Càceres. Il est professeur de littérature à l’université de Gérone.
Il a également publié Les soldats de Salamine (2002) et A petites foulées (2004).
Les soldats de Salamine est un livre qui nous entraîne à la recherche d’un héros angélique de la guerre d'Espagne, sur lequel je reviendrai sans doute. A petites foulées, j’ai la chance de ne pas l’avoir lu, et de pouvoir encore le découvrir.

A la vitesse de la lumière commence dans un bar espagnol, nous emmène sur un campus américain, pour finalement nous faire revenir en Espagne, après un crochet par le Vietnam.
C’est une histoire passionnante, racontée sur le faux rythme très personnel de Javier Cercas. Ecrit à la première personne, ce récit a l'apparence d'une autobiographie. Il fera rencontrer à son personnage un vétéran du Vietnam, hanté par l’obscurité qu’il a rencontrée en lui lors de cette guerre, et amoureux et fin connaisseur de la littérature et de ses auteurs.
Exploration de notre côté sombre, réflexion sur l’écriture et le métier d’écrivain, sur la solitude et les rencontres, sur le succès et ses effets, c’est une oeuvre très riche.
Les personnages de ce récit m’ont parfois rappelé ceux des premiers romans de Paul Auster. Ses héros sont temporairement inaptes à la vie dans la société, et se meuvent dans une sorte de monde parallèle sur lequel la réalité n’a pas d’autre emprise que celle du drame.

Un très beau et bon livre, d’une lecture aisée, conseillé en version originale pour les hispanophones.

jeudi 15 mai 2008

Fils de personne de Roberto Alajmo (2007)

Conseil de lecture: Fils de personne de Roberto Alajmo (2007)Roberto Alajmo est un auteur sicilien né à Palerme en 1959. Il publie des récits et des comédies. Les romans Un cœur de mère et Fils de personne tous deux traduits par Danièle Valin, ont été publiés en 2005 et en 2007 en France.
Attention au premier, débarrassez-vous de votre cœur de mère pour le lire. Moi, on ne m'avait pas prévenue.

Quant à Fils de personne, il y a des débuts de roman qu'on n'oublie pas. Celui-là commence avec une famille de siciliens dans un quartier populaire de Palerme.
Le père de Tancredi a été tué et le jeune homme s'est enfermé dans les toilettes alors que de l'autre côté de la porte est allongé le macchabée. Les Ciraulo offrent un spectacle animé et amusant, entre la grand-mère, la rude mémé Rosa, Loredana la mère qui pleure, le grand-père trop docile et Masino le neveu rusé. Et le père ! Nicola est mort - paix à son âme - mais lors d'une enfilade de retours en arrière, le lecteur fait connaissance avec ce père burlesque. Plus qu'un père de famille, c'est un chef, tenace lorsqu'il s'agit de récupérer de l'argent notamment celui de la mort de leur fille, victime de la mafia. Et comme ces chefs qui ont toujours raison mais qu'on floue, il est ridicule.
Fils de personne repose sur une énigme. Tancredi a-t-il vraiment tué son père ? Faut voir. Avant de le dire, Roberto Alajmo mène une narration complexe en revenant sur le passé des personnages. Que ces séquences nous donnent des clefs pour mieux comprendre les agissements des personnages, c'est bien possible. A moins qu'elles ne servent à renforcer le comique de cette famille empêtrée dans le fonctionnement de la société ? C'est bien possible aussi. Les grèves, la débrouille, la justice, la mafia et la pauvreté sont de la partie. Rions avec les Siciliens. Toutefois elles n'ont pas la seule vertu de dessiner un décor réaliste, elles nuancent la bouffonnerie des personnages. Un bouffon sans décor est amusant, c'est guignol, mais un bouffon sur fond de mafia, c'est grinçant.
Et puis, il y a Tancredi. Il reste le personnage principal. Un simple, en tout cas un ordinaire incapable de se débrouiller. Roberto Alajmo lui réserve un traitement particulier. Il l'isole comme l'est le personnage. Le point de vue de Tancredi interroge ingénument le comportement des membres de la sacrée famille à son égard. Elle est comme cela l'écriture d'Alajmo : elle feint la candeur sans nous laisser idiot trop longtemps car il nous appartient de recoller les morceaux du récit pour faire la lumière sur l'affaire.

Ne pas perdre la face, ne pas perdre de fric. Roberto Alajmo nous rend témoin d'un cynique cheminement. On ne rit pas à gorge déployée en lisant ce roman, on jubile à lire l'art de tourner en dérision des comportements de salauds.

mercredi 7 mai 2008

Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir (1958)

Conseil de lecture: Mémoires d’une jeune fille rangée  de Simone de BeauvoirOui enfin bon, c’est quoi cette idée d’écrire un commentaire sur Les Mémoires d’une jeune fille rangée, que la moitié des alphabètes sont censés avoir lu, relu, voire perdu tellement ils l’ont promené d’une étagère à l’autre depuis le lycée ?
Hé bien je le dis : je ne l’avais jamais lu.
Je dis mieux : je n’avais jamais lu AUCUN livre de Simone de Beauvoir. Toc.
Mais après avoir découvert celui-là, et dans la foulée la moitié des autres, je ne peux pas m’empêcher de dire aux deux ou trois qui ne l’auraient pas lu non plus qu’il faut immédiatement qu’ils se ruent dessus.
Ni plus ni moins.

On pourrait se dire, c’est une autobiographie.
Bon. Ce n’est pas faux du reste, puisque S. de Beauvoir raconte ici les 22 années qui s’empilent entre sa naissance en 1908 et son agrégation de philosophie à la Sorbonne.
On parcourt une époque, on pénètre un milieu incertain, qui s’écartèle entre aristocratie et bourgeoisie, on arpente Paris, on s’échappe ou l’on étouffe dans la maison de campagne familiale, on entrevoit la rencontre avec Sartre.
Plus que tout, on est crocheté par l’honnêteté sans faille avec laquelle l’auteur décrit cet environnement, sa manière de grandir, d’évoluer, d’apprendre, d’être à côté des autres. Sans omission, sans concession, sans édulcorant. L’auteur livre les faits, des décennies plus tard, et en explique l’enchaînement, en dévoile les traces, en extrait leurs enseignements.
La biographie, toute passionnante qu’elle soit, n’est que prétexte. Elle permet d’aller forer le concret pour en arracher des considérations philosophiques à fort pouvoir luminescent.
Ca paraît simple, comme ça.
C’est virtuose. Dément. Ouh la la. Monumental.

vendredi 2 mai 2008

Une nuit avec Sabrina Love de Pedro Mairal (1998)

Conseil de lecture: Une nuit avec Sabrina Love de Pedro Mairal Pedro Mairal est un écrivain argentin né en 1970.
Après Une nuit avec Sabrina Love, il a publié un recueil de nouvelles, Tôt ce matin et un roman, L'intempérie.
Ce livre a été adapté au cinéma en 2001 par Alejandro Agresti.

Une nuit avec Sabrina Love est un court roman, très plaisant et facile à lire. Daniel, 17 ans, vit dans un petit village de la province argentine. Ses parents sont morts dans un accident de voiture, il habite avec sa sœur et sa grand-mère et travaille pour un élevage industriel de poulets.
Une vie souriante et assez pleinement satisfaisante pour un adolescent, comme vous pouvez vous en douter.
Après avoir piraté l'antenne satellite de ses voisins, il se procure une télévision et un décodeur chez le receleur du village, et accède à la multitude numérique et télévisuelle.
Bien sûr ce qui l'intéresse au premier chef, ce sont les chaînes pornographiques.
Lors d'un tirage au sort organisé par une de ces chaînes, il gagne une nuit avec la présentatrice vedette du porno, Sabrina Love.
Le livre nous emmènera en sa compagnie jusqu'à Buenos Aires et Sabrina.
Et ce sera pour Daniel un voyage initiatique, au cours duquel il apprendra beaucoup sur la vie en général et sur les nuances entre le sexe et l'amour en particulier.

Remarqué par Adolfo Bioy Casares lors de sa sortie, ce récit souvent drôle vous fera passer un très agréable moment de lecture .

mercredi 30 avril 2008

Nullarbor de David Fauquemberg (2007)

Conseil de lecture: Nullarbor de David Fauquemberg (2007)Ecrivain et traducteur, David Fauquemberg a 34 ans. En 1998, il enseigne quelques mois la philosophie avant de prendre la tangente.
Il part en Australie pendant plus de deux ans. Un périple tragique dans l'ouest australien lui a inspiré son premier récit Nullarbor.
De retour en France, il devient critique de théâtre, auteur de guides chez Gallimard et Dakota, et enfin traducteur littéraire – notamment James Meek.
Il travaille actuellement sur un second roman, qui se déroule à Cuba et dont le thème central est la boxe.

Nullarbor est un récit de voyage.
Et voilà qu'on vous l'offre. Merci bien.
Si c'est pour regarder rouler les grosses vagues enveloppantes des plages australiennes, si c'est pour voir des kangourous regarder des surfeurs, merci bien.
Laissons s'écraser les grosses vagues bleues, se ramasser les hommes en combinaison et remercions David Fauquemberg pour ce voyage imprévu.
Après deux années passées à Melbourne, « fauché, la rage au ventre », le narrateur s'en va vers l'Ouest, traverse la Nullarbor, la « plaine sans arbre », direction Perth, puis Fremantle, Broome, Wreck Point.
Nullarbor est un récit captivant.
Aux premiers pas, la narration est simple. Mais ce n'est qu'apparence. Certes, les phrases brèves et le passé composé rendent le pas tranquille.
Le narrateur va de rencontre en rencontre, avec Adam, personnage déroutant, dans sa vieille guimbarde qui manque de rendre l'âme d'un moment à l'autre, avec des voyageurs surgis de nulle part et allant je ne sais où, avec Bruce, Curt et Greta, aux côtés desquels le narrateur, lors d'une pêche aux thons, devient témoin d'un carnage écoeurant. Puis on avance et on se rend compte que la violence sourd. Les dangers grondent que ce soit dans la mer, dans les terres ou dans la lagune où serpents et crocodiles se cachent. Nullarbor est le récit d'un enlisement. Pourtant l'homme s'y risque. Mais comme il a du mal à agir sans causer, il cause.
Et c'est certainement là qu'est la force de ce récit : dans la gouaille des conversations improvisées et des histoires racontées mêlée à la clarté des très belles descriptions. La parole agit comme un charme et nous happe comme savent le faire les contes.
Gare ! A peine est-on arrivé sur la frontière de l'Australie-Occidentale avec Adam qu'il est trop tard , on est pris.

David Fauquemberg est un narrateur discret et pudique, un gars qui ne parle pas de lui et qui mérite d'être rencontré à la lecture de ce très beau livre.

mardi 29 avril 2008

L'ile des jacinthes coupées de Gonzalo Torrente Ballester (1980)

Conseil de lecture: L'ile des jacinthes coupées de Gonzalo Torrente Ballester (1980) Né en 1910 à Serantes, en Galice, Gonzalo Torrente Ballester est mort en 1999 à Salamanque.
Il nous laisse une œuvre conséquente, qui a reçu de nombreuses récompenses. dont le prix Cervantes en 1985.
Elle entremêle des faits historiques et l'imaginaire de l'écrivain, pour nous livrer des romans extravagants, souvent drôles et ironiques.

L'île des jacinthes coupées est un de ces livres auquel il m'a fallu revenir.
Après un premier essai qui n'avait pas fonctionné, je l'avais remisé dans un coin d'étagère.
Par hasard, un jour ou je n'avais plus rien à lire, je suis retombé dessus. Et là, je me suis régalé.
Napoléon n'a jamais existé, c'est le fruit de l'imagination de quelques grands hommes, un outil de lutte contre la République, et le narrateur l'explique à Ariadna.
Ariadna dont il est amoureux et qu'il cherche à séduire.

On se laisse emporter dans le monde de Gonzalo Torrente Ballester, et le voyage est merveilleux, il permet des découvertes "historiques" surprenantes et donne beaucoup de plaisir.
Voila un de ces écrivains qui ont le léger décalage, la vision qui leur permet un équilibre inaccessible à d'autres.
Un auteur qui donne par son talent l'illusion qu'il est facile d'écrire.

Hispanophones, n'hésitez pas, la version originale doit être superbe, même si la traduction de Claude Bleton est très bonne.

dimanche 27 avril 2008

Crack de Ray Shell (1993)

Conseil de lecture: Crack de Ray Shell (1993)Acteur et musicien, Ray Shell a publié ce roman à 38 ans.
C'est pour l'instant son seul livre édité.

Le titre est explicite, c'est le récit d'une addiction à la drogue de la rue, de la monstrueuse dépendance au crack.
Un de ces écrits qui peuvent vous aider à vous tenir éloigné des drogues de synthèse, si vous naviguez dans leurs dangereux parages.
Mais il ne se résume pas à cela.
Ecrit à la première personne, c'est le journal irrégulier de Cornelius, noir américain et junkie new-yorkais. Empli de culpabilité après la mort de son frère, vivant aux crochets de sa sœur et de sa mère, il chronique sa longue chute, dans un trou qui paraît sans fond.
Perturbant dans sa forme, aussi bien typographique que stylistique, violent dans ses propos, c'est un ouvrage choquant, sans issue.
Un de ces livres auxquels il est recommandé de ne pas trop s'identifier.

Un livre enrichissant, malgré son total désespoir.

mercredi 23 avril 2008

Chemins de poussière rouge de Ma Jian (2006)

Conseil de lecture: Chemins de poussière rouge de Ma Jian Ecrivain, poète, peintre et photographe, Ma Jian est né a Qingdao en 1953.
Il a longtemps travaillé en Chine, comme journaliste et photographe au service de la propagande des syndicats chinois.
Il a notamment publié La mendiante Shigalze, dénonciation de l'occupation chinoise au Tibet dans les années 50.
Peu aimé des autorités, il part pour Hong Kong en 1986, puis quitte définitivement le pays. Après un passage par l'Allemagne, il s'établit à Londres.

Divorcé, père d'une petite fille, trompé par son amante, Ma Jian est un photographe travaillant au service d'un organisme officiel.
Accusé d'être désinvolte et de ne pas être un jeune socialiste à l'esprit sain, il doit faire son auto-critique. Il passe plusieurs jours d'interrogatoire dans les locaux de la sécurité publique.
Quelques mois après, il prononce ses vœux laïques bouddhistes, quitte son travail, son logement et part.
Chemin de poussière rouge est le récit étrange de sa longue marche à travers la Chine, accompagné de celui de son cheminement intérieur.
Son interminable errance lui fera faire le tour du pays, lui donnera la liberté de nombreuses rencontres, et nous offrira Chemins de poussière rouge.

Un très beau livre, éclairage prenant sur la Chine de cette époque et l'évolution spirituelle de l'auteur.

mardi 22 avril 2008

Los boys de Junot Diaz (1996)

Conseil de lecture: Los boys de Junot Diaz (1996)Junot Diaz est né à Saint-Domingue en 1968 et a rejoint son père aux États Unis à l'age de six ans.
Il a publié de nombreuses nouvelles dans des journaux et magazines, dont le célèbre New Yorker. Après Los boys, son second roman paraîtra en 2007.
The brief wondrous life of Oscar Wao a obtenu le prix Pulitzer en 2008. Il sera publié en France le 22 janvier 2009 sous le titre La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao, chez Plon.


A mi-chemin entre le court roman et le recueil de nouvelles, Los boys et un livre assez court, au style un peu décousu et redoutablement efficace.
On suit le narrateur de l'enfance à l'age adulte, dans un langage très vivant truffé d'espagnol .
(pas d'inquiétude, il y a un bon glossaire)
Il vit avec sa mère et son frère, dans un quartier pauvre de Saint-Domingue. Le père absent est aux États Unis, ou il vit avec une autre femme.
Alcool, violence, misère font partie du quotidien auquel sont confrontés les enfants et les adolescents qui peuplent ce livre.
Chronique de la vie dans ce quartier populaire, images nettes baignées dans un quotidien chaotique, un très bon petit livre.

lundi 21 avril 2008

Taj de Timeri N Murari (1985)

Conseil de lecture: Taj de Timeri N Murari (1985) Timeri N Murari a grandi à Madras, puis est parti étudier en Angleterre. Il a été journaliste à Londres, à Montréal puis à New-York, avant de rentrer définitivement en Inde en 1988.
Il a publié de nombreux ouvrages, quelques pièces de théâtre et écrit et réalisé deux films.

Taj nous relate deux histoires parallèles. Celle de l’amour entre Arjumand et Shah Jahan, fils de l’empereur moghol Jahandir. Et celle de la construction du Taj Mahal, tombeau d’Arjumand, construit par Shah Jahan, devenu empereur à la mort de son père.
Construction démesurée qui employa vingt mille personnes pendant vingt deux ans. Sans parler du nombre d'éléphants ni de la quantité de marbre et de pierres précieuses.
Ce livre, c’est un peu bienvenue à Bollywood. Il croule sous les descriptions des richesses inouïes des empereurs moghols, de leur puissance et de leur attachement à ses symboles. Et c’est le récit d’un amour impossible, qui réussit malgré tout à exister.
C'est la fresque d'une grande précision de la vie à la cour des empereurs, de la construction de merveilles architecturales, des fêtes, des harems mais aussi des guerres et des intrigues de palais. Derrière tout cela, on devine les failles, religieuses entre autres, qui mèneront plusieurs siècles plus tard à la séparation de l’Inde et du Pakistan.
Un roman historique très agréable à lire, et qui passionnera les curieux de cette époque et de ce pays.

vendredi 18 avril 2008

Suite française, de Irène Némirovsky (2004)

Suite française, de Irène Némirovsky (2004)Fille d’une famille russe qui a fuit la révolution, Irène Némirovsky est arrivée en France en 1919.
Son premier texte, écrit en français, est publié en 1921. Elle rencontre réellement le public en 1929 avec la publication de son deuxième roman, David Golder.
Elle publiera plus d’une douzaine de romans avant d'être déportée. Elle meurt en 1942, à Auschwitz.

Suite française est le roman de l’exode français de 1940 puis de l’occupation du pays par l’armée allemande.
Acide, c’est le portrait sans compromis de la France de l’époque. Rares sont ceux que sa plume grandit.
Ecrivain suffisant, curé droit dans ses bottes, parents ballottés par les ordres et les contre-ordres de leur employeur, banquiers, enfants à la lisière de l'âge adulte, c’est une galerie de personnages dans l’histoire en cours.
Son écriture est lumineuse et précise et on sent dans ses lignes l’urgence portée par quelqu’un qui sait les dangers qui l’entourent, qui devine ceux qui approchent.

Son projet d’une suite de cinq romans qui devaient décrire la France pendant la guerre reste inachevé.
Suite française rassemble les deux premiers, Tempête en juin et Dolce. Les trois suivants, déjà titrés, devaient s'appeler Captivité, Bataille et La paix. Captivité devait parler de résistance, Bataille et La paix étaient suivis dans ses notes d'un point d'interrogation. En 1942, sa finesse lui permet de sentir l'enchaînement de la guerre.
Et lui fait écrire, dans une lettre à son éditeur "Cher Ami... pensez à moi. J'ai beaucoup écrit. Je suppose que ce seront des œuvres posthumes, mais ça fait passer le temps."
Une auteure puissante, croyez le.

jeudi 17 avril 2008

Songes de Mevlido d'Antoine Volodine (2007)

 Songes de Mevlido d'Antoine Volodine (2007)Ce que redoute Mevlido, c'est le moment où il doit faire son autocritique devant les membres du Parti ou bien parler de lui lors de son analyse. On voit bien qu'il n'a pas eu à rendre compte du roman de son créateur, Songes de Mevlido, parce que ça, c'est redoutable.
Pourtant la trame narrative est praticable. Elle offre même le palpitant du roman d'espionnage politique. Mevlido est membre de l'Organe, lequel lui impose une mission. Mevlido renaît dans la peau d'un flic. On comprend qu'il sue, on comprend qu'il se vide. C'est un temps à venir, après guerre et destruction de l'humanité, c'est le cerveau d'un homme qui a perdu la femme aimée, Verena Becker, massacrée par des enfants-soldats. Commence alors le parcours chaotique du bonhomme à la recherche de l'enfant-soldat ; il se fait dans le songe, entre réalité et rêve. Les lieux et les pensées se superposent, labyrinthe boueux et nauséabond, au sol jonché de junkies et de cadavres, survolé d'oiseaux inquiétants.
Les personnages sont attachants mais échappent à Mevlido qui veut les étreindre mais comme dans les rêves, on n' y arrive pas. Le plaisir de la lecture de ce livre découle du jeu subtil qui consiste à reccoler les morceaux de souvenirs .
On aime guetter le narrateur à la première personne quand enfin Mevlido semble trouver la lumière pour sortir de ce bourbier. On assiste à la construction d'un "je", qui, bien que commandité, télécommandé et cerné par le carcan du pouvoir, est désireux de trouver quelque chose.

Il est fortiche ce Volodine parce qu'il ne raconte pas un rêve mais il parvient à faire le plus difficile : suggérer cette atmosphère qui vous colle à l'esprit quand le rêve est pourtant fini et qu'il vous laisse des éclats de sens.

mercredi 16 avril 2008

La chair du maître, de Dany Laferrière (1997)

La chair du maître, de Dany Laferrière (1997)Dany Laferrière est né a Haïti en 1953.
Il quitte son pays à vingt trois ans, menacé par les Tontons Macoutes. Il s’installe à Montréal, qu’il quitte épisodiquement, mais où il revient toujours. Il est marié et a trois enfants.

La chair du maître est un de ces livres dans lesquels on se sent tout de suite bien, un peu comme dans un vieux jean. Dany Laferrière est un auteur joyeux, capable de nous raconter les faits les plus graves sans perdre la petite étincelle de rire et de malice de ceux qui prennent la vie pour une sérieuse plaisanterie.

Adolescent à Haïti, il ne peut croiser une jolie jeune fille sans être “profondément troublé par ce courant électrique qui lui traversait littéralement le corps”. Ces nouvelles ont toutes pour sujet la séduction, envisagée comme une chasse, dans laquelle chasseur et proie changent en permanence de rôle.Tout ça dans le Haïti de Baby Doc, avec des jeunes hommes ou femmes élevés par leur mères. Les pères sont morts, souvent assassinés par les tueurs du dictateur, ou en exil. Petit Goâve, Tabou Combo, la prison de Fort Dimanche, Pétionville, les mornes, il raconte le pays qu’il a quitté avec un langage précis, gai et ironique.

Si vous ne le connaissez pas, je vous engage à partir à sa découverte.

mardi 15 avril 2008

La soif de Andrei Guelassimov (2004)

La soif, de Andreï GuelassimovAndreï Guelassimov est un auteur russe né en 1965 à Irkoustk.
Il vit à Moscou où il enseigne la littérature anglo-américaine à l'Université.

La soif est un livre court et intense.
Un jeune russe, ancien soldat mobilisé en Tchétchénie.
Le visage brûlé lors de l’attaque de son char.
Il boit.
Il boit fort, comme les russes savent le faire.

Accompagné de Pacha et Guena, deux ex-passagers du char brûlé, il part à la recherche du quatrième membre de l’équipage, démobilisé lui aussi. Un road movie à la russe, entrecoupé de souvenirs de son professeur de dessin.
Qui lui a appris deux choses essentielles: boire de la vodka, et rester attentif au monde pour le voir et le peindre.
Il applique à merveille la première, et ré-apprendra peu à peu à pratiquer la deuxième.

Loin de l’image des romans russes à personnages multiples et aux noms impossibles à mémoriser, ce petit livre nous rappelle qu’il y a toujours de très bons auteurs là-bas.

samedi 22 mars 2008

Amkoullel, l'enfant Peul (1991) et Oui mon commandant (1993) de Amadou Hampâté Bâ

Amlkoullel, l'enfant Peul (1991) de Amadou Hampâté BâAmadou Hampâté Bâ (1900-1991)
Amkoullel l'enfant Peul (1991)
Oui mon commandant ! (1993)

Ecrivain et ethnologue, Amadou Hampâté Bâ siégeait au conseil de l'Unesco, où il a consacré son énergie à la conservation des cultures orales (« En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. », c'est de lui) et au dialogue entre les civilisations.
Musulman, il pratiquait un dialogue permanent avec les autres religions et fut, entre autres, un compagnon de route de Théodore Monod.

Amkoullel, l'enfant Peul est le récit de son enfance et son adolescence au Mali, à Bandiagara et ailleurs, mêlé à l'histoire des peuples de la région et à celle de l'empire Toucouleur. Dans cette région de l'Afrique, c'est l'époque de la colonie française. Amadou Hampâté Bâ va à l'école de l'administration coloniale et étudie parallèlement à l'école Coranique. Il suit avec assiduité l'école de la brousse, ses jeux et ses compagnons.

Oui mon commandant ! nous raconte le début de sa vie d'adulte, de ses premiers postes dans l'administration coloniale, (« écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable » par exemple). Drôle et précis, c'est un généreux mélange d'observations sur la culture de son peuple et sur la colonie et son fonctionnement.

Oui mon commandant (1993) de Amadou Hampâté Bâ Une écriture simple, limpide, réjouissante et une grande richesse historique et culturelle habitent ces deux livres passionnants. Point de vue africain sur la colonisation, c'est un regard sans concession, riche du discernement et de la modération d'un homme que l'on peut qualifier de sage. C’est aussi le récit d’une enfance dans la savane africaine, accompagnée par les griots et leurs contes initiatiques. Généralement assez peu intéressé par les autobiographies, celle-la m'a passionné, par son contenu et son langage. Le foisonnement spirituel de cet homme a excité ma curiosité et, sans remettre en cause mon athéisme, m'a ouvert à la richesse que certains trouvent dans la religion.

Si cet aspect du personnage vous intéresse, je vous conseille la lecture de Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara du même auteur. Tierno Bokar religieux soufi, était le guide spirituel d’ Hampâté Bâ.

lundi 10 mars 2008

Je vois des pieds (2004), de Fabrice Million.

Je vois des pieds (2004), de Fabrice Million.Ces 62 courtes pages portent la voix d’un homme à qui, depuis longtemps, l’on ne demande plus rien.
« J’ai oublié le son de ma voix. Quand pendant plusieurs jours elle ne sort pas de moi, j’oublie son timbre. Silencieuse, dans ma gorge, elle gît, inerte ».

Il dort à l’extérieur des murs, là, juste en bas de l’immeuble.
Il sait le contact du goudron sur sa joue, porte dans son âme les stigmates du bitume et, pour une fois, les dit.
Dans un langage ciselé, magnifique, il affiche son invisibilité, et les déformations de son corps combattant. Cerné par nos talons, il dessine, patiemment, nos absurdes angoisses et nos propres fêlures. Sans plainte et sans vulgarité, avec une intimidante lucidité, il expose nos vies en écrivant la sienne.
«Je ne suis alors qu’un reflet, celui de votre déchéance, une trace d’hémoglobine sur un doigt entaillé que l’on supprime d’un coup de langue».
Ses mots d’orfèvre le décalent, loin de la crasse et des cartons, pour donner à son monologue tout le poids de sa dignité.

C’est un livre aigu, remarquable, qui remet l’homme debout.
Un de ces livres indispensables qui s’acharnent à démolir nos résignations.

lundi 3 mars 2008

L’Avalée des avalés (1966). Réjean Ducharme.

L’Avalée des avalés (1966). Réjean Ducharme.Premier roman de l'écrivain québécois dont personne ne sait rien, si ce n'est qu'il est né en août 1941 à Saint Félix-de-Valois.
Auteur de huit autres romans, de pièces de théâtre, de quelques chansons et de deux scénarios, il est aussi sculpteur et vit caché depuis quatre décennies.

On plonge avec la première phrase.
“Tout m’avale”, déclare Bérénice Einberg, enfant à l’autorité d’adulte, obstinée comme il faudrait toujours l’être à défendre le viscéral.
On plonge et on sort de l’eau 300 pages plus tard, malmené par les mots jubilatoires et implacables de la gamine qui vitupère. Accoutrée de son nihilisme démesuré, de son insatiabilité virale, de sa générosité acide, elle vous rappelle à l’ordre, vous précède, vous talonne, vous encercle, ne vous laisse pas respirer.
Réjean Ducharme ne dompte pas la langue, il l’invente. Il la refabrique et l’extrapole, pour le plaisir du jeu et la précision du sens. Déguisés en air de rien, les mots désadaptés vont direct là où ça vit et injectent leur volonté en intraveineuse.
Entre les lignes, contorsionnés, débordant de partout, il y a la solitude insensée, l’entêtement vertigineux, les rires pour poursuivre, et une tendresse monumentale, qui assène son évidence jusqu’à ce qu’on en presque crève.

Ce n'est pas forcément simple à lire, les mots en cascade vous emportent dans leur flot ou vous laissent sur le bord. Entre roman et poésie, ce livre peut emmener très loin, mais il faut accepter de ne pas lui résister.

mardi 5 février 2008

Méridien de sang de Cormac McCarthy

Critique de Méridien de sang, de Cormac McCarthyCormac McCarthy naît en 1933 dans le Tennessee.
Il commence à écrire en 59.

De si jolis chevaux, premier livre de sa trilogie des confins, lui apporte la reconnaissance en 1992.
Ecrivain majeur, il a un style puissant et imagé. Il nous parle souvent du mal, du coté obscur et part fouiller dans les grandes profondeurs de la noirceur de l’être humain.
Méridien de sang commence dans la boue. L’enfant, qui en est le personnage principal, s’y bat avec Toadvine. Frustre, violent, sombre. Ce sont les mots qui viennent à l’esprit quand on pense à ce livre.
On accompagne l’enfant, dont l’errance va rejoindre le chemin de chasseurs de scalps d’indiens, et qui va croiser le juge Holden. Incarnation de la violence dont l’être humain est porteur, le juge omniscient entraînera le gamin à sa suite, et scellera son destin.

Ce livre, c’est l’anti western américain : personne n’est beau, personne ne sauve personne, les cow-boys sont des clochards sauvages et une trace de sang marque leur passage.
A lire absolument.

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